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dimanche 12 juillet 2020 - Boutiques

Vie et Mort d’un Salon de Coiffure du Marais

Vie et Mort d’un Salon de Coiffure du Marais

SALON DE COIFFURE POUR DRAME,

par Vincent Laurentin

Le 15 avril 2019, le monde s’est ému de la destruction heureusement partielle d’un Monument du Patrimoine de Paris ; charpente, toitures de la nef et du transept et flèche sont parties en fumée en quelques heures créant une émotion aussi vive que les flammes. Comme tant d’autres, je me suis interrogé sur ce que serait devenu Paris sans Notre-Dame ? Qu’aurions-nous perdu, nous, résidents du quartier, habitants de la Capitale et citoyens du monde, avec la disparition de cette architecture, tout à la fois matérielle et immatérielle ? Les Pompiers soient loués, Notre-Dame tient debout sur ses murs ayant traversé l’Histoire, sous les poussées gracieuses de ses croisées d’ogive et ses arcs-boutants. Or, ce matin d’octobre 2019, je m’interroge sur la disparition imminente d’un autre monument, appartenant à mon quartier et au patrimoine quotidien, dont l’envergure est sans commune mesure avec la Cathédrale, mais dont on aurait tort de sous-estimer la valeur.

J’ai appris que mon salon de coiffure fermerait avant la fin du mois d’octobre. Ce petit local de 15m2 à peine, situé 12 rue du Temple dans le 4e, se nomme l’Hair du Temple depuis 1997. C’est dire à quel point il fait partie de la vie de mon quartier, de nos existences. Anne, la propriétaire du fonds de commerce vient de m’annoncer la nouvelle, les larmes aux yeux. C’est tout un pan de sa vie qui s’effondre. Oh, ce n’est pas véritablement une surprise. Voilà déjà 5 ans qu’elle se bat contre la vénalité du propriétaire de murs. Elle a gagné la bataille d’avocats mais a perdu la guerre. Elle n’a plus les moyens de résister. Dans quelques semaines, un nième opticien de luxe remplacera ce commerce historique, de proximité et d’utilité publique ; le futur locataire est prêt à payer trois fois plus cher pour acquérir cet emplacement prisé (3000€/mois pour 16m2). Dans le jargon de l’immobilier, on appelle cela « l’effet boutique ». Les petits espaces miniatures, des écrins pour le consumérisme galopant, s’arrachent dans un quartier jadis de production artisanale, aujourd’hui de consommation. Selon les mots de Anne‑Cécile Mermet, le Marais se transforme en « vitrine de créateur » plutôt qu’en « quartier créatif strico sensu », il relève désormais « de la construction d’une image de marque née de la concentration de points de vente de créateurs ».

Je le regrette ! Même si je sais qu’il est vain de s’opposer au changement. L’inexorable transformation de nos quartiers de centre-ville est aussi inscrite dans l’air du temps, la mort des petits commerces d’utilité publique.
Je ne peux que conter avec mes mots une histoire minuscule. Notre époque ne se dessine pas seulement dans les grands événements, heureux ou tragiques, qui la traversent et l’énoncent, elle transparaît surtout dans la vie quotidienne et la mémoire de ceux qui l’habitent. Un quartier pareillement se profile dans un routine aimée…

Chaque mois, depuis presque 20 ans, je prends un rendez-vous au salon de coiffure l’Hair du Temple, à une centaine de mètres de mon domicile au cœur du 4e arrondissement. Depuis plus de 10 ans, c’est Anne qui me coupe les cheveux et anticipe souvent mes envies. Coupe, shampoing, coiffure prennent généralement entre 45 minutes et une heure et coûtent 28€. Je trouve cela raisonnable. Car Anne ne propose pas simplement une « façon de disposer, tailler ou modeler ma chevelure afin de lui apporter une structure à ma convenance » ; elle m’offre tout à la fois un répit dans l’agitation sans doute un peu vaine de notre cité, un moment d’intense convivialité, une information d’initiée sur l’actualité du petit monde autour, et pour finir, ce qui n’est pas la moindre des choses, elle me donne un nouveau visage.
Je profite chez elle d’un « instant d’éternité », qui me transforme physiquement et mentalement. Après chaque rendez-vous, je me sens prêt à affronter le reste de la journée, une semaine, un mois entier. C’est la coupe « regain de confiance » ! Comme si deux lames mobiles articulées, au tranchant lisse ou à micro-dentures, eussent permis d’alléger et donner forme à bien plus qu’une chevelure, à ma nébulosité, et démêler un enchevêtrement méta-capillaire, toute ma complexité. Rien que cela !

Aujourd’hui, vendredi 11 octobre 2019, sera mon dernier rendez-vous avec Anne à l’Hair du Temple. Nous parlerons du temps qui passe et de l’avenir ; nous évoquerons nos souvenirs.
Nous ferons semblant de croire qu’ainsi va la vie. Des choses de la vie disparaissent, des habitudes, des commerces utiles… Il me faudra trouver un nouveau salon de coiffure et installer une nouvelle routine.
Dans quelques semaines, l’Hair du Temple ne sera plus, remplacé par un vendeur de lunettes chics, qui n’aura rien vu, Ô ironie, du monument essentiel et social dont il aura pris la place. Adieu mon artisan du quotidien. Adieu, mon cher salon de coiffure. Je pense qu’à l’instar des plaques commémoratives apposées sur les façades des bâtiments, au coin des rues, à proximité des fontaines ou des parcs, afin de perpétuer le souvenir d'un événement, ou rendre hommage à une personne célèbre, il devrait y avoir une inscription qui rappelerait à tous l’Hair du Temple : un signe de l’air du temps…

Paris, le 11 octobre 2019, publié initialement dans Goliathusgoliatus.com

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